La redistribution des tâches ménagères

Jan 23, 20210 comments

Le travail du Care peut se dérouler sous trois formes :

  • L’emploi formel, rémunéré : par exemple les femmes du secteur du nettoyage qui se battent actuellement pour une meilleure convention collective.
  • Des relations de travail informelles, coloniales et souvent “non libres”, dans lesquelles les luttes pour l’emploi peuvent être assez difficiles : par exemple l’esclavage des travailleuses domestiques par des familles riches au Moyen-Orient.
  • Le travail non rémunéré pour la provision matérielle et la reproduction de la force de travail en soi et la reproduction générationnelle, y compris ce que nous appelons communément le “travail domestique”, la procréation et l’éducation des enfants.

Ce texte se concentre sur ce dernier point et sur les perspectives féministes que nous pouvons développer sur le travail domestique. Il se veut une invitation à la discussion dans notre mouvement, et non une position toute faite.

Nos revendications en tant que mouvement de grève sont basées sur le slogan “Plus de temps, plus de salaire et du respect”. L’appel à considérer les travaux ménagers comme un lieu de luttes féministes s’inscrit dans le cadre du slogan “Plus de temps”. Il s’agit de la répartition inégale et genrée entre le travail salarié, les loisirs et le travail domestique. Il existe des analyses approfondies qui soulignenr pourquoi et le comment la charge des travaux ménagers et des soins aux enfants, qui repose principalement sur les épaules des femmes, est une question centrale de l’oppression des femmes. Ce texte portera sur les formes de réorganisation du travail domestique.

Nous pouvons distinguer 4 variantes de la manière dont le travail domestique peut être réorganisé et l’a été dans le passé : évitement, changement, délocalisation et redistribution.

Il peut être évité, c’est-à-dire qu’il ne se fait plus du tout. Par exemple, nous pouvons décider que nos sous-vêtements n’ont pas besoin d’être repassés et acheter un tapis sans franges qui ne doit pas être frisé. Mais bien sûr, tout le travail ne peut pas être évité.

D’autres travaux peuvent être modifiés par exemple par des moyens technologiques. Des inventions et des progrès tels que le lave-vaisselle ou la machine à laver ont simplifié les tâches ménagères ou nous les ont même enlevées pour la plupart. Ces appareils facilitent les travaux ménagers et de nouvelles formes apparaissent sans cesse, par exemple, les aspirateurs étaient très lourds et peu maniables au début, sont devenus plus petits et plus performants et il existe maintenant des aspirateurs autonomes. De nombreux innovateurs et innovatrices ont déjà rendu le travail ménager plus facile sans recourir à la technologie. Par exemple, la cuisine intégrée a été développée pour minimiser les étapes nécessaires et ainsi faciliter le travail. Les progrès techniques sont donc les bienvenus, mais ils ne dissolvent pas le travail ménager complètement.

L’évitement et le changement des tâches ménagères sont deux variantes de la réorganisation qui ne sont que conditionnellement réalisables. Nous devons néanmoins les garder à l’esprit et toujours nous demander si certaines tâches ménagères sont devenues superflues ou peuvent être simplifiées.

La troisième variante de la réorganisation a considérablement modifié le travail dans la sphère domestique au cours des dernières décennies : le transfert. Nous entendons par là le déplacement du travail non rémunéré vers le secteur rémunéré. Le travail est monétisé par le biais du marché privé ou du secteur public.

Le transfert du travail domestique vers la sphère rémunérée est toujours ambivalent, surtout lorsqu’il s’agit de travail de soins.

Le travail de soins est commodifié, c’est-à-dire transformé en une marchandise prête à être vendue.

Lorsque le travail est mis à disposition sur le marché privé, la production de profit devient centrale. Ainsi, les soins deviennent soumis à la maximisation de la productivité et de l’efficacité.

Lorsque l’État agit en tant que prestataire de soins, sa mission n’est pas de faire des bénéfices, et pourtant nous voyons de plus en plus de services être externalisés du secteur public vers le secteur privé afin de réduire les coûts. Certaines activités domestiques sont plus facilement transférées vers le domaine du profit : par exemple, par le biais des blanchisseries, des magasins de vêtements et des chaînes de restauration rapide.

La qualité du travail de soins est directement liée à un certain niveau d’engagement, de dévouement ou de passion pour la personne soignée. Faire preuve d’empathie, apprendre à connaître les besoins de l’autre et construire une relation demande avant tout du temps. La rationalisation et l’efficacité accrue sont limitées dans ce domaine ou elles entraînent une perte immédiate de qualité.

Le travail reproductif rémunéré des femmes migrantes est devenu un facteur pertinent dans la reproduction des ménages dans le Nord global. Il s’agit notamment des soins aux personnes âgées, des soins aux enfants et aux ménages ou de la maternité de substitution fournis par les travailleurs du Sud, créant ainsi ce que l’on appelle des “chaînes mondiales de soins”.

L’éducation et les soins de santé publics placent une partie du travail domestique sous la responsabilité de l’État, tout en répartissant les coûts de la reproduction de la force de travail à travers la société par des contributions et des taxes.

Peu importe où le travail rémunéré est effectué, mais surtout dans le secteur basé sur le profit, il est toujours nécessaire de disposer d’un mouvement syndical fort pour représenter les intérêts des employés et pour lutter pour et défendre les améliorations des conditions de travail et des salaires.

La quatrième voie de réorganisation est la distribution. La distribution peut être comprise comme le partage plus équitable du travail entre les membres du ménage. Il existe plusieurs modèles et conceptions de la manière dont une distribution équitable peut se présenter dans la pratique. Afin de prendre conscience de la répartition du travail dans votre ménage, Isabelle avait préparé, pour la grève des femmes de l’année dernière, un questionnaire qui peut être trouvé sur fraestreik.lu La sensibilisation est un premier pas vers le changement des mentalités. Souvent, certaines tâches ménagères sont perçues comme étant soit féminines, soit masculines. Une étude de Sarah Speck montre que même les couples qui qualifieraient leur répartition du travail de 50-50, lorsqu’ils regardent les détails, remarquent que ce n’est pas le cas. Dans cette étude, il a également été remarqué que la préparation des repas est une tâche que les hommes ont tendance à faire davantage que la lessive par exemple, ce qui est très probablement dû au fait que la cuisine est considérée comme un travail plus prestigieux. Qui va dire “Wow, le linge est vraiment propre et tu l’as très bien plié”, en revanche, la nourriture servie et la personne qui l’a préparée sont plus susceptibles de recevoir des compliments.

Un autre facteur qui joue un rôle en plus des mentalités est la situation biologique, le moment où les femmes donnent naissance à des enfants amène souvent dans les partenariats hétérosexuels une période où les rôles et responsabilités traditionnels se produisent ou se solidifient. L’atelier “Congé Parentalité” abordera certainement ce sujet plus en détail. À mon avis, mettre l’accent sur une répartition “équitable” entre les membres du ménage conduit également à une individualisation de la lutte.

Un dernier type de réorganisation peut relever de la distribution, mais implique également des aspects de transfert: La réorganisation collective du travail effectué dans les ménages. Nous devons viser à la socialisation du travail domestique et de l’éducation des enfants, en transformant le travail domestique en travail public. Il existe de nombreux exemples historiques et contemporains de la manière dont cela peut être mis en œuvre.

Au début du siècle dernier, de nombreux concepts de socialisation du travail domestique ont été testés par les mouvements populaires et de femmes.

Le concept de “maison à une cuisine” ou “maison à cuisine centrale” a été mis en œuvre dans plusieurs grandes villes européennes. En planifiant une cuisine centrale, des assenceurs de nourriture dans les appartements et des salles à manger communes, on voulait contrer l’isolement de la famille nucléaire. Les projets de logement de la Vienne Rouge offraient aux résidents des buanderies communes, des bibliothèques, des piscines, des vide-ordures et d’autres services qui amélioraient massivement la qualité du logement pour la classe ouvrière. En Californie et à Boston, des concepts de vie en commun ont été développés avec un entretien ménager et une garde d’enfants centralisée.

L’expansion des centres de garde d’enfants et des maisons de retraite au cours des dernières décennies est positive, mais la qualité des soins souffre souvent de la pression exercée en faveur de l’efficacité et du profit. Une démocratisation de ces domaines est nécessaire. Les mouvements de femmes et les syndicats doivent reprendre ces concepts et formuler des demandes correspondantes. Par exemple, nous devrions exiger des grandes entreprises qu’elles offrent directement des services de garde d’enfants, ce qui permettrait d’économiser des chemins et de mieux s’organiser dans les foyers. Nous devons exiger que les résidents des maisons de retraite aient leur mot à dire sur l’organisation des structures d’accueil. Nous devons exiger davantage de cantines sur les lieux de travail afin que la nourriture saine et bon marché puisse être produite de manière efficace et que la charge de la production de nourriture ne repose pas sur l’individu.

Il est urgent de développer de nouveaux concepts féministes. Ces concepts doivent améliorer nos vies dans l’ici et maintenant tout en montrant les possibilités et les formes que peut prendre le travail domestique que nous connaissons aujourd’hui dans une société libérée après le capitalisme.


Care – work can take place under three forms:

  • Formal, paid employment: for example the women from the cleaning sector who are currently fighting for a better collective agreement.
  • Informal, colonial and often “unfree” labor relations, in which labor struggles can be rather difficult: for example the slave-holding of domestic workers by rich families in the Middle East.
  • Unpaid work for the material provision and reproduction of labor power per se and generational reproduction, including what we commonly call “housework” and childbearing and rearing.

This text will focus on the latter and what feminist perspectives we can develop on housework. It is meant to be an incitement to discussion in our movement, not a ready-made position.

Our demands as a strike movement are based on the slogan “More time, More pay and respect”. The call to see housework as a site of feminist struggles fits into the aspect of “More Time”. The issue here is the unequal and gendered distribution between wage labor, leisure and domestic work. There are profound analyses of why and how the burden of housework and childcare, which rests mostly on women’s shoulders, is a central issue of women’s oppression. I won’t go into that here, but if there is a need for resources on this topic, we are happy to draw up some advice together. This text will be about the reorganization of domestic work and its forms.

We can distinguish 4 variants of how housework can be reorganized and has been in the past: avoidance, change, transfer and redistribution.

It can be avoided, i.e. simply not done anymore. For example, we can decide that our underpants do not need to be ironed and buy a carpet without fringes that do not need to be fringed. But of course not all work can be avoided.

Other work can be changed by technical means, for example. Inventions and advancements such as the dishwasher or the washing machine have simplified household chores or even taken them away from us for the most part. These devices make housework easier and there are always new forms, for example, vacuum cleaners were very heavy and unwieldy in the beginning, became smaller and more performant and now there are self-powered vacuum cleaners. Numerous inventors have already made housework easier without technology, for example, the built-in kitchen was developed to minimize the necessary steps and thus make the work easier. The technical progress is therefore very welcome, but does not dissolve the housework in thin air.

The avoidance and the change of the housework are two variants of the reorganization which are only conditionally convertible. We should nevertheless keep them in mind and always question whether certain household tasks have become superfluous or can be simplified.

Something that has greatly changed the work in the domestic sphere in recent decades is the third variant of reorganization: the transfer. By this we mean the shifting of unpaid work to the paid sector. The work is monetized through the private market or the public sector.

The shifting of domestic work into the paid sphere is always to be seen as ambivalent, especially when it concerns care work.

Care work is commodified, that is, made into a merchandise ready to be sold.

When labor is made available on the private market, the production of profit becomes central. Thus, care becomes subject to the maximization of productivity and efficiency.

When the state acts as a provider of care, it doesn’t do so to make profit, and yet we see more and more services being outsourced from the public to the private sector in order to save costs. Some domestic activities are more easily shifted to the profit-oriented sector: for example, through laundries, clothing stores and fast-food chains.

The quality of care work is directly related to a certain level of commitment, engagement or passion for the person being cared for. Being empathetic, getting to know the needs of the other and building a relationship requires time above all. Rationalization and increased efficiency are limited in this area or they entail immediate loss of quality.

The paid reproductive work of migrant women has become a relevant factor in the reproduction of households in the global North. These include elderly care, child and household care, or surrogate motherhood provided by workers from the global South, thus creating so-called “global care chains.”

Public education and health care place parts of domestic work under the responsibility of the state, while at the same time distributing the costs of reproducing labor power across society through contributions and taxes.

No matter where paid work is done, but especially in the profit-oriented sector, there is always a need for a strong trade union movement to represent the interests of employees and to fight for and defend improvements in working conditions and wages.

The fourth way of reorganization is distribution. Distribution can be understood as the fairer sharing of work among household members, and there are several models and conceptions of how a fair distribution can look in practice. In order to become aware of the distribution of work in your specific household, for last year’s Women’s Strike, Isabelle had prepared a questionnaire which can be found on fraestreik.lu

Raising awareness is a first step towards changing mentalities. Often, certain household tasks are perceived as either feminine or masculine. A study by Sarah Speck shows that even couples who would describe their division of labor as 50-50, when they look at the details, notice that this is not the case. In this study it was also noticed that cooking is a task that men tend to do more like laundry for example and that this is most likely due to cooking being considered as more prestigious work. Who is going to say “Wow, the laundry looks really clean and you folded it very nicely”, on the other hand, the food at the table and the cook that made it is more likely to get compliments.

Another factor that plays a role in addition to mentalities are the biological circumstances, the moment in which women give birth to children often brings in heterosexual partnerships a time where traditional roles and responsibilities occur or solidify. The workshop on Congé Parentalité will certainly go into this in more detail. In my view, the focus on “equitable” distribution among household members also leads to an individualization of struggle.

A final type of reorganization can fall under distribution, but also involves aspects of dislocation. Collective reorganization, means collectively reorganizing the work that is done in households. We must strive for the socialization of domestic work and child rearing, transforming work done at home into public work. There are numerous historical and contemporary examples of how this can be implemented.

At the beginning of the last century, many different concepts of socializing housework were tried out by the workers’ and women’s movements.

The concept of the “one-kitchen house” or “central kitchen house” was implemented in several major European cities. By planning a central kitchen, food elebators to the apartments and communal dining rooms, the isolation of the nuclear family was to be counteracted. The housing projects of Red Vienna offered residents communal laundry rooms, libraries, swimming pools, garbage chutes, and other services that massively improved the quality of housing for the working class. In California and Boston, concepts of communal living were developed with centralized housekeeping and child care.

The expansion of childcare centers and old people’s homes in recent decades is positive, but the quality of care often suffers from the pressure for efficiency and profit. A democratization of these areas is needed. The women’s and trade union movements must take up these concepts and make corresponding demands. For example, we should demand from the large employers that childcare be offered directly there, thus saving ways and organizing in the households. We must demand that residents in old people’s homes have a say on the organization of the living structures. We must demand more canteens in workplaces so that healthy and cheap food can be produced in an efficient way and the burden of providing food does not lie on the individual.

There is an urge to develop new feminist concepts. These concepts have to make our lives better in the here and now and at the same time show the possibilities and forms how what we know today as housework can look like in a liberated society after capitalism.